Le milliard le plus pauvre (I) : Le diagnostic

Une revue par Emmanuel Martin, le 4 juin 2008 -
L’ouvrage de Paul Collier The Bottom Billion* (Le milliard du bas) a fait grand bruit il y a quelques mois. Il a déjà reçu deux récompenses outre-Atlantique. Collier y propose d’analyser les causes de la détresse du milliard d’êtres humains les plus pauvres et d’y apporter des solutions. Nous nous concentrerons aujourd’hui sur la partie « diagnostic » : selon Collier les pays du « milliard du bas » sont littéralement prisonniers de quatre trappes.

La première trappe est celle des conflits. Elle a touché ou touche encore 73% des gens qui vivent dans les pays du « milliard du bas ». Les guerres civiles sont causées essentiellement par trois facteurs selon Collier : un revenu faible, une croissance faible et la présence de matières premières (qui rendent en définitive le pays dépendant). Et au plus le revenu est faible, au plus longue est la guerre civile généralement. Collier a estimé le coût de la guerre civile a en moyenne 64 milliards de dollars, avec une croissance annuelle négative de – 2,3%, et bien sûr des morts, des déplacements de populations (occasionnant des recrudescences de maladies) et une érosion accrue des libertés.

La deuxième trappe est celle des ressources naturelles. C’est le piège classique et paradoxal du « syndrome hollandais ». Mais dans les pays très pauvres les effets sont amplifiés : la manne issue des revenus pétroliers par exemple génère des dépenses inconsidérées de la part des gouvernants. Les revenus « publics » venant essentiellement de ces ressources (et non pas des impôts), les gouvernants ne sont pas tenus démocratiquement de rendre des comptes et bien sûr, ne sont pas prêts à laisser le pouvoir dans un processus démocratique concurrentiel. Même lorsqu’il y a un semblant de démocratie, les partis achètent littéralement leur électorat. En fait ces pays ont besoin de garanties constitutionnelles, mais qui malheureusement ne sont pas dans l’intérêt des dirigeants. Ces conditions institutionnelles minent alors les possibilités de développement pour 29% des habitants des pays les plus pauvres. A la différence de pays comme la Norvège, les ressources naturelles de ces pays très pauvres ont été découvertes avant la mise en place des garanties constitutionnelles démocratiques.

La troisième trappe est celle de l’enclavement. Plus précisément : l’enclavement d’un pays sans ressources et entre des « mauvais voisins ». Cela concerne 30 % de la population parmi le milliard le plus pauvre. Si la riche Suisse, par exemple, est géographiquement enclavée, ses voisins ont d’une part les infrastructures qui lui permettent d’avoir indirectement accès aux marchés mondiaux, et d’autre part constituent un marché pour la Suisse (des marchés dont la croissance profite à la Suisse). A l’inverse, l’Ouganda n’a pas la chance d’avoir des voisins comme la France ou l’Allemagne. Ces pays pauvres enclavés ont a lors intérêt à (1) ce que les barrières régionales internes mais surtout externes soient abaissées, (2) que leur voisins améliorent leur politique économique, (3) que leurs voisins améliorent l’infrastructure d’accès au côtes, (4) devenir eux-mêmes un paradis fiscal régional par exemple, (5) développer les communications aérienne et numérique, (6) encourager l’envoi de fonds par la diaspora, (7) créer un environnement transparent et accueillant pour les investissements étrangers (et notamment de prospection de ressources naturelles potentielles), (8) favoriser le développement rural, (9) attirer une certaine forme d’aide.

La quatrième trappe est celle de la mauvaise gouvernance. Il faut d’emblée préciser qu’une bonne gouvernance permet d’exploiter les opportunités mais pas de les créer. La bonne gouvernance fait face à trois obstacles majeurs : les dirigeants corrompus n’y ont pas intérêt, la bonne gouvernance suppose des compétences techniques, les modalités très lâches de la conditionnalité n’ont pas imposé la bonne gouvernance de manière effective. Alors que le coût d’un Etat en faillite est estimé à 100 milliards de dollars et que les trois quarts de la population du milliard le plus pauvre a vécu à un moment dans un Etat en faillite la probabilité d’un changement vers la bonne gouvernance n’est que de 1,6%...

Dans ces conditions les pays du « milliard le plus pauvre » n’ont pas été capables de prendre le train de la mondialisation. Ils n’ont pas développé les infrastructures qui permettent d’accueillir des investissements étrangers. L’Asie avait choisi une autre voie. Et après une génération et demie, elle est désormais pour l’Afrique un concurrent imbattable sur le créneau de la manufacture à bas salaires. Et elle vient de plus en Afrique pour les ressources naturelles, ce qui peut tendre à y accentuer la malédiction des ressources. Le commerce international aura du mal à tirer l’Afrique du marasme. Les capitaux privés non seulement ne viennent pas en Afrique, mais ils la fuient (on estime à 38% du capital de ces pays détenu à l’étranger en 1990), comme fuient aussi les gens avec un niveau élevé d’éducation.

Après ce diagnostic quelque peu pessimiste Collier se demande alors ce qui peut être fait pour tirer le « milliard d’en bas » de ces quatre trappes. (Suite la semaine prochaine)

* Paul Collier: The Bottom Billion: why the poorest countries are failing and what can be done about it, Oxford University Press 2007.