Le milliard le plus pauvre (II) : la prescription.

Une revue par Emmanuel Martin, le 16 juin 2008 -
Nous avons déjà traité du diagnostic effectué par Paul Collier dans son ouvrage « The Bottom Billion » à propos des pays où habitent le milliard le plus pauvre. Selon lui, ces pays peuvent être emprisonnés dans quatre trappes : celle des conflits, celle de la malédiction des ressources naturelles, celle de l’enclavement et celle de la mauvaise gouvernance. Nous traitons aujourd’hui des remèdes possibles proposés par Collier.

Collier se situe lui-même, à la fin de son ouvrage, entre le très optimiste Jeffrey Sachs (The End of Poverty : « La fin de la pauvreté ») qui propose une énième solution en termes de « Big Push », et William Easterly (The white man’s burden), qui est plus pessimiste quant à l’aide et à l’intervention et dont avons déjà fait la recension sur ce site. Collier propose un plan de sauvetage qui reste selon lui raisonnable. Pour Collier, exactement comme l’Occident aurait pu éviter la Deuxième Guerre mondiale si les Etats-Unis avaient fourni un plan de sauvetage à la fin de la Première Guerre mondiale, il faut offrir aujourd’hui un nouveau type de plan de sauvetage aux pays du milliard du bas pour d’une part remédier à leur pauvreté et d’autre part éviter une catastrophe mondiale dans un avenir proche. A cette fin Collier propose l’utilisation combinée de quatre remèdes.

Premièrement, Collier revient sur l’aide. Il est parfaitement conscient de son inefficacité dans de nombreux cas, et même de sa nocivité lorsque « l’argent arrive » sans vraiment que les modalités de la conditionnalité ne soient posées ou respectées. L’aide peut alors entraîner une vague de corruption, exactement comme dans le cas de la malédiction des ressources naturelles. Pour les situations post-conflit, l’aide peut arriver trop tôt (avant que les équipes efficaces ne se mettent au travail) ou ne pas durer assez longtemps. L’aide financière, qui peut selon Collier améliorer la croissance des pays les plus pauvres, doit donc être désormais soumise à une stricte conditionnalité et à la transparence. Malheureusement les processus de contrôle démocratique interne sont généralement longs à se mettre en place (deux siècles en moyenne en Europe). C’est surtout le manque d’aide technique qui pose problème et qui fait que l’aide financière est généralement gaspillée. Il faut donc, selon Collier, envoyer des équipes techniques pour pallier les manques de personnels locaux compétents puis injecter de l’aide financière et la répartir de manière intelligente dans le temps.

Deuxièmement, Collier ne cache pas sa défense du droit d’ingérence. L’intervention militaire peut être selon lui une partie de la solution. Restaurer l’ordre, aider à la reconstruction pacifique après un conflit, éviter les coups d’Etat, voilà les missions que des forces extérieures peuvent jouer selon Collier. Il est généralement difficile de se reposer sur les forces armées internes qui peuvent en réalité représenter un danger pendant des périodes de fragilité. Un chiffre lumineux : 40 %. C’est l’estimation de la part des budgets militaires financée illégalement par l’aide financière extérieure dans les pays du milliard du bas. Les forces armées locales ont donc souvent tendance à pratiquer ce que Collier compare à de l’extorsion. D’où le recours au droit d’ingérence. Cette position en faveur du droit d’ingérence prête à controverse. Entre les extrêmes de l’Irak et du Rwanda Collier pense trouver une voie moyenne, avec des interventions rapides et peu onéreuses dans des pays très pauvres.

Troisièmement, Collier traite d’une série de remèdes relativement peu onéreux. Ce sont les législations et les chartes. Au sein des pays occidentaux il est possible selon l’auteur de diriger l’activité législative dans deux directions : la levée des inconvénients du secret bancaire lorsqu’il y a des soupçons d’argent détourné (on sait que de nombreux dirigeants véreux ont des comptes bien fournis en Suisse, souvent alimenté par l’aide internationale…) ; et du côté des entreprises de construction et d’extraction étrangères, le versement de pots-de-vin est monnaie courante : ces entreprises doivent être mieux encadrées. Comme pour les pays désirant devenir membre de l’Union européenne, il faudra que les dirigeants des pays du milliard du bas acceptent certains standards internationaux. Collier propose ainsi l’établissement de chartes internationales : une charte pour les revenus venant des ressources naturelles, une pour le respect des processus démocratiques, une pour la transparence des budgets, une pour les situations post-conflit (avec des engagements de long terme de la part des donateurs et des forces internationales de sécurité), et une charte pour l’investissement (dans laquelle l’Etat en question garantit de manière crédible la sécurité des investissements nationaux et étrangers).

Quatrièmement Collier analyse les politiques commerciales. Notre auteur se montre dès le départ très critique des tendances marxisantes anti-mondialisation que l’on peut trouver chez des ONG telles que Christian Aid qui décrivent le Sud pauvre comme oppressé par le Nord riche et commerçant. Bien sûr, lorsque les pays du Nord subventionnent massivement leur agriculture en fermant les portes aux produits du Sud, c’est une mauvaise chose. Mais cela n’est justement pas de la mondialisation, plutôt son contraire. Les barrières commerciales entre pays du « milliard du bas » sont aussi problématiques : elles empêchent véritablement le commerce entre ces pays et donc leur développement. Les intellectuels et ONG du nord qui militent pour le ré-haussement des barrières tarifaires sont donc dans le faux. Les solutions ? Une baisse des barrières commerciales au Sud, une diversification intelligente des exportations pour garantir un des revenus et une certaine sécurité, ainsi qu’un changement d’attitude des pays riches dans l’Organisation Mondiale du Commerce. Les cycles de l’OMC sont des cycles de négociation ; or les pays du milliard du bas sont si petits en termes de marché, qu’ils n’ont rien à négocier ; les pays riches doivent donc effectuer des concessions.