Brèves sur la crise
Faut-il craindre la déflation ? - Le 20 novembre 2008. Les éditoriaux s’enchaînent, les spécialistes aussi : le « spectre » de la déflation se profile dans de nombreux pays. Le fait de parler de « spectre » de la déflation dénote déjà un jugement de valeur porté à l’égard du phénomène en question : personne ne semble remettre en cause l’idée que la déflation ne peut être que mauvaise. Et pourtant…
La déflation n’est que la contrepartie nécessaire de l’inflation qui a été créée (dans un ou plusieurs secteurs) par le biais de la politique monétaire expansionniste. En stimulant artificiellement le crédit sans qu’il y ait l’épargne correspondante, les banques centrales ont fait gonfler des bulles. Une bulle se caractérise par des plans de production trop nombreux ou trop optimistes, stimulés justement par l’argent artificiellement moins cher. La bulle consiste donc en un ensemble d’erreurs commises par les entrepreneurs (mais aussi les ménages) dans leurs anticipations qui ont été faussées par les signaux de la politique monétaire expansionniste.
La déflation est le passage obligé d’une crise, le moment où les prix baissent parce les erreurs sont corrigées, parce que les plans des entrepreneurs et des ménages se restructurent et s’adaptent au réel. Les prix doivent à nouveau exprimer la réalité des marchés, et bien souvent ils baissent. La déflation pour une économie bullaire, c’est comme le régime pour un obèse : il faut y passer. Après cette restructuration - encore une fois nécessaire, l’économie se sera assainie et pourra repartir sur des bases plus solides.
Malheureusement hommes politiques, journalistes, et même économistes, font pression pour que la politique monétaire fausse encore les signaux économiques pour lutter contre la déflation. Ils n’ont visiblement rien appris de cette crise puisqu’ils veulent appliquer les « recettes » mêmes qui en sont la cause. En voulant « vaincre la déflation », ils ne font que repousser et aggraver la restructuration et l’assainissement inéluctables de l’économie.
L’art de la bulle - le 21 octobre 2008. Ben Bernanke n’a visiblement pas su tirer les conséquences de la crise. Alors même que les politiques d’argent bon marché entre 2002 et 2005 (au prétexte de sortir de la crise post 11 septembre) sont une des sources principales du cataclysme actuel, voilà que le directeur de la Fed remet le couvert hier : « Si le Congrès met en place un plan budgétaire, il devrait examiner la possibilité d'y inclure des mesures pour améliorer l'accès au crédit pour les consommateurs, les candidats à la propriété, les entreprises, et d'autres emprunteurs ». Après avoir baissé les taux directeurs de son institution le directeur de la Fed considère comme positive l’option de « plan de relance » du Congrès. La Fed et le Congrès américain s’entêtent à engager des politiques contra-cycliques qui ne font que… créer des nouveaux cycles et de nouvelles bulles qui seront attribuées sans nul doute « aux dérapages des marchés ». On ne guérit pas de l’addiction à la drogue en se droguant toujours plus.
Plan B - le 4 octobre 2008. Après le rejet du plan Paulson par le Congrès américain en début de semaine, une nouvelle version est « passée » hier, avec 263 voix pour et 171 contre. Ce plan, de 700 milliards de dollars, est censé sauver le système financier américain et éviter ainsi une crise systémique. Mais ce plan n’est peut-être pas une si bonne nouvelle.
D’abord, il n’est pas du tout certain que ce plan parvienne à son objectif au vu de la complexité des instruments à mettre en place. On voit en effet déjà mal comment fixer le prix d’actifs que le marché n’est pas capable d’évaluer. D’ailleurs Henry Paulson n’a toujours pas de réponse quant à quels sont ces instruments.
Ensuite le plan va avoir des effets pervers manifestes :
- Il va récompenser des dirigeants et des sociétés qui ont effectué des choix erronés, au frais du contribuable.
- Alors que la crise est une illustration parfaite des incitations catastrophiques générées lorsqu’on annonce que les profits seront privatisés et les pertes mutualisées, le plan consacre définitivement cette option. C’est bien évidemment un signal encore plus fort pour la déresponsabilisation et la prise de risque excessive dans l’avenir. On répète les erreurs du passé (le Japon dans les années 90 par exemple).
- Ces mécanismes accroîtront inévitablement les processus de décisions politiques et donc la corruption (comme dans le cas de Fannie Mae et Freddie Mac)
- Le plan va empêcher une réallocation saine du capital dans l’économie et conduire à de nouvelles distorsions qui génèreront immanquablement des bulles.
Contrairement à ce qui est ressassé dans les médias, la crise est en grande partie due à l’interventionnisme. Il n’y a donc pas aujourd’hui un « retour de l’Etat » mais un « renforcement de l’Etat ». Une intervention a créé un déséquilibre et on appelle une nouvelle intervention pour résorber ce déséquilibre… ce qui en créera en réalité un nouveau, comme par le passé. La bulle immobilière a été générée avec la « correction » de la bulle internet par la politique monétaire. Mais ici les choses sont plus graves car il y a une subvention massive avec l’argent du contribuable.
La présidente du Congrès Mme Pelosi a déclaré « vouloir faire la lumière sur ce qui s’est passé (…) pour ne pas que cela se reproduise », expliquant qu’il fallait chercher ce qui « n’avait pas fonctionné » dans les marchés financiers.
Elle n’aura pas à chercher bien loin :
- alors qu’en début d’année lors de débats houleux sur l’opportunité d’un contrôle plus strict des pratiques de Fannie Mae et Freddie Mac (les deux géants du refinancement hypothécaire d’origine publique) des membres démocrates s’y sont opposés, demandant au contraire …un affaiblissement de la capitalisation de ces organismes. Il faut dire que ces deux organismes finançaient allègrement certaines campagnes démocrates…
- De même le Community Reinvestment Act, censé doper l’accès au crédit, avait été défendu par les démocrates.
- En 2004 c’est la Security and Exchange Commission, organisme de réglementation des marchés, qui a permis aux banques d’investissement des effets de levier de 30 fois le capital (contre 12 fois auparavant).
- Entre 2002 et 2005 c’est la Federal Reserve – pas « le marché » donc - qui maintient des taux en dessous de 2% (soit de l’argent quasiment gratuit nourrissant ainsi la bulle financière), pour ensuite remonter les taux à 5,5 %, étouffant ainsi ceux qui avaient emprunté à taux variables.
- C’est donc la Federal Reserve qui a mené une politique monétaire instable générant des cycles économiques.
- C’est aussi le dirigeant de la Federal Reserve, Alan Greespan qui expliquait régulièrement qu’il ne pouvait anticiper les bulles financière mais que la Federal Reserve interviendrait pour assurer la casse, fournissant ainsi une incitation aux acteurs du marché à prendre des risques excessifs puisque les pertes seraient mutualisées.
Il est consternant de voir à quel point les politiques nient leurs erreurs (et celles des agences à qui ils ont conféré un monopole) pour les rejeter « sur les marchés ».
Bientôt un « Fannie Mae et Freddie Mac » à la française …– le 2 octobre 2008. Il a quelques jours nous critiquions le Président Sarkozy sur son incapacité à comprendre les origines de la crise actuelle. Comme beaucoup d’observateurs, il oubliait les mécanismes interventionnistes qui avaient déresponsabilisé les acteurs (soutien public aux organismes de garantie hypothécaire, politique monétaire laxiste), offrant ainsi une explication très peu objective de la crise, et par conséquent un diagnostic très contestable. Il a confirmé hier soir son incompréhension de cette crise. En effet, aux Etats-Unis, les garanties publiques sur Fannie Mae et Freddie Mac ont incité ces organismes à couvrir des emprunteurs qui n’avaient en réalité pas les garanties nécessaires pour contracter un emprunt sur un marché libre. Par « volonté sociale » on a engrangé des « crédits pourris » à l’origine de la crise.
Voilà que L’Elysée annonce hier soir après une réunion de travail sur la situation du logement : « le Président de la République a (…) décidé d’étendre la garantie que l’Etat apporte aux crédits immobiliers des ménages via les « prêts d’accession sociale » en relevant le plafond de ressources y ouvrant droit : 60% des ménages contactant un crédit immobilier deviendront éligibles à cette garantie contre seulement 20% aujourd’hui ». C’est très clairement instituer un Fannie Mae et un Freddie Mac à la française, c'est à dire poser une bombe à retardement, fabriquer les conditions pour une bulle qui fera très mal lorsqu'elle éclatera.
L’incompréhension semble totale lorsqu’on lit cette dernière phrase : « Pour les banques, cette mesure permettra d’augmenter le volume des actifs de qualité éligibles à un refinancement à coûts bas ». Car c’est bien le contraire qui va se passer : les actifs qui seront augmentés ne seront pas de qualité justement ! Nicolas Sarkozy nous prépare une crise des subprimes à la française… Il blâmera bien sûr les spéculateurs lorsque cela arrivera…
« La crise financière n'est pas la crise du capitalisme » - le 26 septembre 2008. Lorsqu’il a prononcé cette phrase hier soir à Toulon en France, le Président Sarkozy semblait sur la bonne voie. On se disait qu’il allait mentionner le fait que la crise des subprimes trouve son origine dans le comportement irresponsable de banquiers et financiers – il l’a dit – parce que les autorités ont mis en œuvre des politiques de déresponsabilisation – il ne l’a pas dit.
On se disait en effet qu’il allait expliquer que Fanny Mae et Freddie Mac, les deux organismes qui garantissaient les prêts hypothécaires, n’étaient pas des vraies entreprises capitalistes, mais des entités hybrides entre privé et public, qui avaient pour mission de favoriser l’accès au crédit de gens qui n’y auraient pas eu accès sur un marché libre parce que ne remplissant pas les conditions d’éligibilité. On se disait donc qu’il allait rappeler que c’est le capitalisme de connivence avec le politique, c'est-à-dire l’intervention du politique dans le capitalisme au prétexte de faire du « social » (mais aussi financer les campagnes électorales !) qui avait perverti le fonctionnement des marchés. Car effectivement tout cela, ça n’est pas du capitalisme. De même, on se disait qu’il allait exposer les méfaits d'une politique monétaire laxiste où l’argent est presque gratuit, c'est-à-dire en dessous de ce qu’il serait sur un « marché monétaire libre », pour « doper l'économie » où les banquiers centraux annoncent qu’ils assureront la casse en cas de bulle spéculative, c'est-à-dire qu’ils incitent les acteurs de la finance à agir dans le sens de privatiser leurs gains mais de nationaliser leurs pertes… Mais non, tout cela le Président ne l’a pas dit. Pourtant, il n’a eu de cesse de répéter « quand on veut dire la vérité aux Français, il faut la leur dire jusqu'au bout ».
Du coup sa démonstration tourne court. « Il faut bien que l'Etat intervienne, qu'il impose des règles, qu'il investisse, qu'il prenne des participations, pourvu qu'il sache se retirer quand son intervention n'est plus nécessaire. Imaginons où en serait le monde si le gouvernement américain était resté sans rien faire face à la crise financière sous prétexte de respecter je ne sais quelle orthodoxie en matière de concurrence, de budget ou de monnaie ? ». Mais c’est exactement parce que l’Etat et les autorités monétaires américains interviennent depuis des années en ne respectant pas les principes des marchés, parce qu’ils n’ont pas suivi une orthodoxie mais préféré le pragmatisme – cher à Nicolas Sarkozy, qu’ils ont créé le chaos. « La crise actuelle est une crise structurelle » nous a dit le Président. C’est bien vrai. C’est une crise de la déresponsabilisation par le politique, c’est une crise du « pragmatisme » interventionniste.
USA : Bernanke persiste dans le pragmatisme- le 22 août 2008 - Le président de la banque centrale américaine a estimé aujourd’hui lors d’une conférence de son institution que la situation économique actuelle constituait « un des environnements économiques et politique les plus préoccupants de mémoire d’homme », du fait de la persistance de la crise financière. En effet, « ses effets sur l’économie entière deviennent de plus en plus apparents si l’on en juge par le ralentissement de l’activité économique et la hausse du chômage ». Et Bernanke a ajouté « des politiques de prêt trop conservatrices pourraient s’avérer contre-productives si elles contribuent à un environnement économique plus faible ». Des commentateurs ont interprété cela comme une indication que le taux d’intérêt directeur de l’institution serait maintenu à 2%, un taux que beaucoup estiment trop bas et qui génère inflation (5,6% de juillet 2007 à juillet 2008, taux le plus élevé depuis 17 ans) mais aussi à une mauvaise allocation des investissements (c’est à dire la création d’une nouvelle bulle).
Par ailleurs, discutant du cas de la Bear Stearns, il a de nouveau présenté sa doctrine selon laquelle des institutions financières « trop grosses pour faire faillite » devaient être secourues par les autorités (c'est-à-dire in fine par l’argent du contribuable). Ceci semble alors représenter un signal pour le cas de Freddie Mac et Fannie Mae, deux institutions en grandes difficultés spécialisées dans le crédit hypothécaire et dont la possible nationalisation a été récemment évoquée par le Trésor américain. On comprend la position « politique » de Bernanke, impliquant un certain pragmatisme. Pourtant il se pourrait bien que cela soit le pragmatisme qui ait provoqué cette crise financière : à trop vouloir décharger les acteurs de leurs responsabilités, les autorités leur fournissent de très mauvaises incitations. Et le cercle vicieux est (re)lancé.







